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30/09/2016

Monsieur Lavigne, maître d'internat (4ème et dernière partie) La fin d'un mythe

Les années ont passées, les anciens du lycée, sur Trombi, copains d’avant et photo de classe, se souviennent tous de Monsieur Lavigne, avec nostalgie, non seulement, parce que c’etait notre jeunesse, mais parce que nous avons tous fini par réaliser, que notre maître d’étude, le terrifiant, l’implacable pion, celui que craignaient même les terminales, l’être le plus redouté du lycée, plus que le censeur en personne, celui dont le regard vous clouait sur place comme celui du cobra, Monsieur Lavigne était ……. un brave homme.

Je n’ai pas attendu d’avoir franchi la soixantaine pour en prendre conscience, dès la fin de l’année scolaire je l’avais compris. Hormis le premier soir, lorsqu’il mettait au pli les petits malins qui voulaient le défier, Monsieur Lavigne ne punissait personne, ou rarement, son regard sur nous suffisait, les bulletins de retenus qu’il nous remettait le vendredi, c’étaient ceux des autres, pas les siens, plus d’une fois, quand l’un d’entre nous avait été collé pour un motif grotesque ou insignifiant, je l’ai vu secouer la tête d’un air désapprobateur, ses yeux perçants n’allaient pas se poser sur « le coupable », au contraire, il évitait de le regarder. Les « black le rock » qu’il nous confisquait, il les oubliait dans un tiroir, où nous allions les récupérer plus tard.

A la fin de la troisième, lorsque nous avons passé notre BEPC, on nous avait donné quartier libre après les épreuves, nous avons abusé de ces instants de liberté, et la plus part d’entre nous en avait profité pour consommer des boissons alcoolisées. Le soir à l’étude, Monsieur Lavigne fit comme si rien n’était, lorsqu’un élève était pris de nausée, il faisait un petit signe de la main pour désigner la porte de la salle, sans lever le regard. Quand après avoir bien vomi notre « vinasse » nous revenions en classe, il nous faisait signe de regagner notre place. A un moment, monsieur le censeur est venu jeter un œil chez nous, car les deux autres études de troisième étaient en ébullition, les pions avaient du mal à contenir le chahut. Le « cencu » comme nous le nommions demanda si tout allait bien, Monsieur Lavigne lui répondit, «  aucun problème, monsieur le censeur ».

L’année suivante, comme j’avais quand même réussi l’exploit de redoubler, je retombais de nouveau avec lui, en entrant dans la salle d’étude le premier soir, je lui ai adressé un joyeux « Bonsoir Monsieur Lavigne », il a esquissé un léger sourire avec un petit hochement de tête. Nous nous étions compris.

Au milieu des années 90, j’ai eu l’occasion de revenir plusieurs fois à Aix pour raisons professionnelles, au cours de l’un de ces voyages, ayant un peu de temps libre, je décidais de faire un tour sur le cour Mirabeau, je cherchais donc un parking, j’en trouvais un qui n’existait pas du temps de mes études, je compris de suite, qu’il se trouvait à l’emplacement de l’une des cours du lycée, la notre, celle des internes. Je me garais en sous sol, et empruntais l’escalier de sortie, et là, j’ai eu la surprise de déboucher pile devant notre étude, à l’emplacement exact où nous nous mettions en rang, Bien entendu, la porte en était condamnée, l’entrée se trouvant désormais du coté de la petite cour de derrière, interdite à l’époque, mais où des générations entières d’élèves sont venus poser pour la photo de classe, devant les fenêtre de notre salle.

Lycée Mignet Classe de 3ème-35 (1)exp.jpg

Photo de classe devant l'étude de Monsieur Lavigne

 Monsieur Lavigne est mort à la fin des années soixante, renversé par une voiture sur le cours Mirabeau, est-ce un hasard si cela c’est produit au moment au disparaissaient les grands internats au profit (c’est le cas de le dire) des transports scolaires ?? Dernier dinosaure d’une profession qui a disparue, Monsieur Lavigne, je ne vous oublierai jamais.

 

23/09/2016

Monsieur Lavigne, maître d'internat (3ème partie) Tableau d'honneur et encouragements

 

Chaque fin de mois Monsieur le censeur rendait visite à notre étude, et je dois dire que ce jour là nous étions dans nos petits souliers. Il faut vous préciser, que ce personnage, de par sa fonction, pensait être le représentant des parents de nous autres, pauvres internes, et qu’il se devait d’assurer le sérieux de nos études et de veillez à ce que nous nous consacrions  chaque soir avec assiduité à nos devoirs. Il avait institué le « bilan mensuel », pour cela, il parcourait l’ensemble des études et demandait aux surveillant d’internat de chacune d’entre elles, de lui faire un bref résumé des résultats individuels de chacun d’entre nous.

Monsieur Lavigne prenait alors le grand cahier sur le lequel était inscrit nos notes du mois, précisant si elles avaient évoluées dans un sens positif ou négatif. Monsieur le censeur fronçait les sourcils, regardait l’élève concerné et le sermonnait généralement car nous n’en faisions jamais assez, « vous pouvez faire beaucoup mieux » était sa ritournelle, Imaginez alors ce qui arrivait à celui qui avait régressé  «  Elève Machin, vous n’êtes pas à la hauteur de notre établissement, vous vous prélassez, vous viendrez dimanche en retenue, je vous donnerai du travail, moi ».

C’est comme cela que j’ai découvert l’injustice du système, les externes et les demis pensionnaires échappaient à ce cérémonial et à ses conséquences, ils pouvaient se permettre d’être des cancres patentés, ils passeraient leur dimanche avec leur famille, tandis que nous, qui en étions privés toute la semaine, nous nous morfondrions une fois de plus dans les carrières de Bibémus, face au barrage de Zola, le père d’Émile, le plus illustre ancien du lycée.

tableau d'honneur modifié.jpgEt, rassurez vous, je n’oublierai pas de vous remémorer, qu’à la fin de chaque trimestre, nous attendaient le tableau d’honneur, les encouragements et les félicitations. En ce qui concerne ces dernières, même dans mes rêves les plus fous, ce n’est resté qu’un inaccessible mot tiré des contes et légendes des collèges et lycées. Par contre, une fois, une seule fois, j’ai eu droit aux encouragements, théoriquement je ne les méritais pas, mais, comme j’avais vraiment fait un effort (Il m’a fallu six mois pour récupèrer) on me les avait accordés. Quand au tableau d’honneur, ce n’était pas un vain mot, il existait vraiment dans le hall du lycée, avec les noms des élèves méritants. Il se concrétisait aussi par un bout de papier illustré comme un diplôme d’ingénieur. Il n’était pas bien gros, l’équivalent d’un quart de feuille format A4, mais il faisait son petit effet lorsque nous le ramenions à la maison. Si par hasard, dans une brocante ou un vide grenier, vous en trouvez un à mon nom, gardez le !!!! C’est collector, aussi rare qu’un timbre poste multicolore de 1856, émis par un protectorat français du moyen orient.

Mes parents n’y attachaient pas une grande importance, quand je revenais le dimanche suivant, le précieux document que j’avais pourtant pris le soin de cacher avait généralement disparu, donné  à mon petit frère, afin qu’il s’en serve de coloriage.

(à suivre le 4 Novembre 2011)

 

16/09/2016

Monsieur Lavigne, maître d'internat (2ème partie)

 

Lorsque j’écris que l’ordre allait pouvoir régner sur l’étude de Monsieur Lavigne, je devrais plutôt dire « le silence », car le moindre bruit, cahier qui tombe, murmure entre élèves, sortait notre maître d’internat des travaux d’écriture qu’il effectuait pour le compte de l’administration du Lycée, dans un temps où nulle photocopieuse ne venait en aide aux secrétaires de Monsieur Le Proviseur.

Nous le croyons, en apparence concentré sur son travail, mais en réalité, s’il gardait tout le temps la tête baissée sur ses documents son regard balayait l’étude régulièrement. Au moindre bruit, il se redressait et ses yeux se plantaient sur le fautif qui, en murmurant quelques excuses, se replongeait dans ses devoirs. Rien ne lui échappait, je suis sûr qu’il savait exactement combien de « pendus » à son effigie se balançaient au plafond de la salle sans pour autant les avoir regardé une seule fois, il s’en fichait, du moment où cela ne se faisait pas devant lui et que ça ne troublait pas le silence. Il avait aussi pour mission de veiller à ce que nous fassions nos devoirs. Sans quitter son estrade, il était à même de détecter celui qui lisait une bande dessinée ou un « OSS 117 » en faisant semblant de potasser une leçon. Il marmonnait deux ou trois mots, sa tête oscillait au dessus de ses écritures avant de se relever, son cou long et décharné comme celui d’un poulet propulsait son regard sur le cancre de service qui n’avait que quelques secondes pour remettre son livre dans son casier. Et surtout qu’il ne s’avise pas de recommencer, il n’y avait pas de deuxième avertissement, car le doigt de monsieur Lavigne lui ferait signe de venir porter l’objet du délit jusqu’à son bureau pour confiscation immédiate. Si nous ne savions pas quoi faire pendant nos heures d’étude, lui, il  savait nous occuper. La lecture de « Bug John » « Akim » ou « black le rock » se transformait en exercice de math ou de grammaire.

Jamais je n’oublierai « l’étude du vendredi soir ». Le jour ou monsieur le surveillant général venait déposer sur le bureau de Monsieur Lavigne, les petits papiers sur lesquels d’autres pions avaient inscrit nos noms, parce que nous avions couru dans un couloir, crier au réfectoire, fumer dans les toilettes, que sais-je encore, sans oublier ceux des profs qui nous avaient trouvé trop insolents, ou qui nous avaient surpris en train de « pomper » pendant une interrogation écrite.

Monsieur Lavigne était chargé de noter « les consignes » dans un cahier et de remplir le formulaire annonçant la sanction et le motif de la punition, formulaire qu’il nous remettait à la fin de l’heure d’étude et que nous devions faire signer à nos parents.

Ceux qui n’avaient pas la conscience trop tranquille étaient dans leurs petits souliers espérant passer quand même à travers, sait-on jamais, un instant de « bonté », un papier qui s’égare, un miracle en quelque sorte, ça peut arriver.

Bibémus.jpgNous regardions monsieur Lavigne étaler et classer les feuillets devant lui, il les lisait attentivement, quand il avait fini la lecture de chacun d’entre eux, il regardait fixement le « bénéficiaire » de la punition, quelques secondes à peine qui durait le temps d’une exécution, la mise à mort de nos projets de sortie dans nos familles. Monsieur Lavigne ne commentait pas, mais nous savions aussitôt ce qu’il pensait, à sa façon de hocher la tête il nous disait « Tu l’as bien cherché » « Ça te pendait au nez » « Ce n’est pas malin de se faire prendre par si peu » Mais le pire, c’était quand son regard nous fusillait longuement, aucun de ses traits ne bougeait, nous nous sentions transpercés par ses petits yeux acérés,  nous savions alors que la faute était impardonnable. Au lieu d’aller chez nous, nous irions le dimanche suivant nous promener aux carrières de Bibémus pour y admirer la Sainte Victoire.

(à suivre le 27 Octobre)

 

09/09/2016

Monsieur Lavigne, maître d'internat (1ère partie)

Monsieur Lavigne n’était pas un pion, il était « le » pion, une caricature de pion. Pas un de ces « conseillers d’éducation » comme on peut en voir  (quand il y en a) dans nos établissements scolaires d’aujourd’hui, Non, Monsieur Lavigne, en ce début des années 6O était « maître d’internat », c’est lui qui nous surveillait le soir à l’étude, à cette époque où plus de la moitié des lycéens et collégiens étaient internes. Il était même notre « maître » attitré.

Quand j’écris qu’il était une caricature du « pion », je n’exagère pas, d’abord par son physique et sa vêture, grand, maigre et légèrement voûté, il n’avait pas d’âge, contrairement à son costume noir, étriqué, luisant d’usure et probablement d’un peu de crasse, costume qui devait remonter aux années quarante, quand les vestes étaient courtes, cintrées et les pantalons larges. Une chevelure longue et gominée, jaunâtre, tirée en arrière, un nez d’aigle surmonté d’une paire de binocles d’où jaillissait un regard perçant qui clouait sur place l’auteur de la moindre incartade Monsieur Lavigne était un personnage digne de Pagnol, Merlusse ou Topaze, l’un ou l’autre, il aurait pu servir de modèle dans « le temps des secrets ».

C’était notre terreur, quand mon frère et moi avons débarqué au Lycée Mignet, nous étions déjà en classe de troisième, « la classe d’étude de monsieur Lavigne » , l’enfer que redoutait tous les internes, de la sixième à la terminale. Dès note arrivée, nous avons été prévenus, nous allions apprendre à connaître monsieur Lavigne.

Et la première confrontation fut redoutable, car, comme il se doit, il y avait parmi nous quelques petits malins qui prétendaient ne pas craindre notre redoutable Cerbère, petits malins auxquels mon frère crut devoir se joindre, pour son plus grand malheur.Merlusse1.jpg

Merlusse.

« Lavigne  tu pues, Lavigne tu pues !! » était le leitmotiv que ce petit groupe, scandait à voix basse tout en s’installant à ses pupitres. Déjà, ça manquait d’originalité, effectivement, Monsieur Lavigne, ne sentait pas particulièrement la rose, il flottait autour de lui, un savant mélange, d’odeurs de naphtaline, de gomina, d’eau de toilette bon marché agrémentés d’effluves probablement dues à une hygiène douteuse, comme pouvait le laisser penser la couleur grisâtre de ses chemises blanches, pour compléter cela, notre homme était un fumeur de cigarettes « Boyard » à papier maïs.

Notre « commando » anti-Lavigne, bien entendu, ne trouva rien de mieux que de se regrouper au fond de l’étude, là, où notre maître d’internat les attendait. Pris comme dans une nasse, la joyeuse bande ne comprit pas qu’elle s’était isolée du reste des élèves, la foudre lavignesque allait pouvoir frapper sans risque d’erreur, le poisson était appâté , il ne restait qu’à le ferrer.

Monsieur Lavigne s’était assis à son bureau, sans dire un mot, il fit circuler un plan de la salle d’étude où chacun d’entre nous indiquait son nom et sa classe, il feignait de ne rien entendre laissant montrer, crescendo, la mélopée du chœur des petits malins, encouragés par leur hardiesse. Puis, toujours sans prononcer la moindre parole, il griffonnât quels mots sur un papier,  il relevât enfin le regard et prononçât le nom des « énergumènes » du fond de classe, le silence se fit, les élèves concernés se regardèrent, tout le monde attendait, enfin l’un d’entre eux osa demander

« Qu’est-ce qu’il y a monsieur ? »

« Un dimanche de colle pour chacun d’entre vous »

« Mais on a rien fait »

« Deux dimanches !! Et maintenant sortez et allez porter ceci à monsieur le censeur »

A  leur retour, ce n’était deux dimanches de colle, mais trois qui figuraient sur le bout de papier.

L’ordre allait pouvoir régner. (à suivre le 23 Octobre)

03/06/2016

Punition, Religion, Informations.

La vie en Internat dans les années soixante (deuxième partie)

En ce temps là, braves gens Jésus dit aux apôtres………..non, je déconne…En ce temps là, ( au début des années 60) les internes étaient contraints de rester dans l’établissement un dimanche sur deux, et le mercredi se passait au bahut. Le Dimanche matin, il y avait la messe. Lorsque ce n’était pas un Week-end de sortie je n’avais pas de problème, comme quelques autres je n’y allais pas et nous passions notre temps en étude à jouer aux cartes. Par contre les jours de colle, ça n’allait plus. J’étais parfois le seul à vouloir rester au lycée, et les pions n’appréciaient guère la chose, j’étais l’empêcheur de prier en rond, et je fus contraint un jour de me rendre à la cathédrale motivé par quelques coups de pied au cul.
Je m’en plaignis à mes parents qui se plaignirent à leur tour au principal, Monsieur CHEVALEYRE, homme fort brave au demeurant, grand défenseur de la laïcité, mais quelque peu dépourvu devant la ferveur « religieuse » de ses maîtres d’internat.
En gros, il nous répondit qu’il pouvait effectivement exiger qu’un pion reste pour me surveiller et veiller à ce que personne ne me conduise de force à la messe, mais, dans mon propre intérêt, ne valait-il pas mieux faire profil bas car il ne pouvait pas garantir que certaines représailles ne puissent s’exercer à mon encontre, et qu’en résumé, si PARIS valait bien une messe pour un roi de France, ma tranquillité personnelle en valait bien autant. D’autant conclut-il que le meilleur moyen de ne pas être embêté par ce problème c’était d’éviter d’être collé. (Merci du conseil !)
Le message avait le mérite d’être clair et je dus me résoudre à en tirer les enseignements. C’est ainsi qu’un beau dimanche de colle je pris avec les autres punis la direction de la cathédrale basaltique de Saint FLOUR, monument magnifique mais quelque peu austère voir sinistre à mon goût.
Nous étions libres de nous placer où nous voulions, je restais donc au fond près du porche d’entrée que je re-franchisais rapidement, partant du principe que j’avais bien le droit d’avoir envie de me rendre aux WC et que c’était bien malheureux que des lieux d’aisance ne soient pas aménagés en sous-sol de ces édifices religieux. Je n’étais pas le seul à être pris d’une telle envie, d’autres élèves, et même des pions s’éclipsèrent discrètement pour se rendre aux seuls endroits pourvus de toilettes, c’est à dire les cafés et autres débits de boisson qui cernent le parvis de la cathédrale. (Je compris ce jour là, que la fervente piétée de certains n’était pas très sincère) Nous étions bien entendu, obligé de consommer pour avoir droit d’utiliser les sanitaires, et tout en sirotant ma menthe à l’eau je dévorais Paris Match et les quotidiens régionaux mis à la disposition de la clientèle, me tenant ainsi informé de cette actualité que le lycée tenait tant à nous cacher. Les journaux étaient strictement interdits, ainsi que les postes radio à transistor qui en étaient à leur début et de toute façon, bien trop cher et bien trop gros pour passer inaperçu. Il ne fallait pas compter sur le peu d’externes et les quelques demi-pensionnaires pour en savoir plus. J’appris l’odyssée du premier homme dans l’espace, Youri GAGARINE, par une lettre de mes parents remise comme tous les courriers au repas de midi. Je partageais cette information à mes compagnons de table qui se moquèrent de moi, « Un homme dans un satellite, c’était impossible ». Nous nous sommes tournés vers les autres, sans plus de résultats, pourtant si mes parents l’avaient écrit, c’est que ça devait être vrai. Il ne nous restait plus qu’à questionner nos rares externes dont l’un d’eux consentit à nous confirmer la nouvelle qui remontait déjà à une bonne semaine, et qui fit aussitôt le tour de la cour des garçons.
Dans n’importe quel lycée de France un tel événement avait dû être commenté en cours par les professeurs. Pas à Saint FLOUR, il existait deux mondes hermétiques le dedans et le dehors.
Une fois, une seule fois pourtant, nous vécûmes l’actualité en direct. Pour la première et dernière fois en trois ans je vis un poste radio « transistor » sorti au grand jour dans notre cour. Nous étions tous agglutinés autour, même les pions qui auraient dû normalement confisquer illico cet objet délictueux. Nous étions le 19 Mars 1962, la guerre d’Algérie venait de prendre fin.
Elle faisait partie de notre vie, du plus loin que remontait ma mémoire je l’avais connue, nous avions tous vu partir des frères, des cousins, des voisins, nous avions tous craint pour eux, mais aussi pour nous car fatalement, un jour nous partirions. Elle était notre passé, elle était notre présent, elle devait inexorablement être notre devenir. Par elle, j’ai compris la notion de relativité du temps, le bac nous paraissait très loin, tandis que l’Algérie se ruait vers nous afin de nous anéantir