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18/11/2016

Les Funérailles d’Antan.

Je vous ai déjà conté certaines distractions qui venaient pimenter la monotonie d’une enfance d’après guerre, dans un temps où non seulement la télévision était encore un rêve inaccessible, mais où tout ce qui fait les délices de nos gosses du troisième millénaires était à peine envisageable, nous ne trouvions pas dans nos boites à lettres ces petits fascicules en couleur édités par nos municipalités avec l’argent du contribuable, vantant leur prétendus mérites et, nous fournissant occasionnellement la liste non exhaustive des animations plus ou moins payantes et rarement gratuites proposées à nos enfants, Sorti du patronage du curé, de la fanfare municipale et du club de foot il y avait pas grand-chose, et comme nous ne nous en contentions pas, nous nous créions d’autres points d’intérêt.
Parmi ceux-ci, il y avait les enterrements. Il est vrai, que nous autres enfants de l’école publique, nous bénéficions d’un contexte mortuaire privilégié. Nous étions les premiers informés des futures funérailles car l’entreprise des pompes funèbres se trouvait juste en face de notre établissement scolaire, et c’était un spectacle pour nous de voir les croques morts harnacher les deux chevaux noirs chargés de tirer le corbillard, avant que celui-ci ne soit remplacé, par un véhicule à moteur dans les dernières années de mon séjour,
Pour peu que le mort fut du quartier, nous faisions une joie d’effectuer en quelque sorte « notre visite » au défunt. En ce temps là, vous vous en souvenez, il était encore de bon ton de mettre une immense tenture noire, aux initiales du mort, autour de la porte d’entrée de sa demeure. Rien a voir avec nos pauvres misérabilistes petites tables de condoléances d’aujourd’hui, si nos défunts d’antan voyaient ça, ils reviendraient dans leur plus beaux suaires pour se moquer de nous en sirotant une « petite bière ».
Si par malheur nous avions raté le début de la cérémonie, nous pouvions nous rattraper au final. En effet, nous avions l’habitude d’aller jouer, comme tous les autres enfants de la ville au « Châtelier », vaste promenade ombragée au pied de la Citadelle, où se trouvaient une piste de danse cimentée très pratique pour le patin à roulettes ainsi qu’un jeu de boules (en bois ! ! !). Notre terrain de jeux dominait le cimetière et était longé par la rue qui y menait. Nous étions prévenus de l’arrivée d’un enterrement par un « son étrange », c’était le convoi funèbre qui arrivait, les chevaux devant, les humains derrière à pied. Les passants s’arrêtaient pour regarder passer le cortège, Les hommes ôtaient leur chapeau et se mettaient au garde à vous, les femmes baissaient la tête en se signant.
Nous n’entendions plus que ce bruissement si particulier et à nul autre pareil, mélange du tintement des fers des animaux, des pas du cortège des vivants et de voix chuchotant prières et évocations de souvenirs.
Lorsqu’il n’y avait pas d’enterrement, nous partions à l’aventure au milieu des sépultures. Il y en avait qui nous faisait peur, celles dont les dalles descellées, parfois cassées, pouvaient laisser entrevoir l’intérieur du caveau, nous craignions à tout moment de voir surgir un mort, la curiosité était cependant trop grande, nous approchions à petits pas, risquant un œil, espérant, et redoutant, en vain, d’apercevoir un bout de squelette ou de cercueil.
Nos incursions dans le cimetière nous menaient inlassablement vers le carré militaire où se trouvaient des tombes de soldats allemands avec leurs croix surmontés d’une espèce de toit. Ils reposaient là, victimes de la guerre et du bombardement américain. Notre imagination d’enfant faisait que nous nous demandions s’ils étaient enterrés avec le casque si caractéristique de l’armée d’occupation. C’était un profond mystère qui suffisait à nous occuper pendant de longues heures de chamaillerie, au cours desquelles nous confrontions nos certitudes dépourvues de toute bonne foi mais qui s’alimentaient de notre rage de jeunes coquelets prétentieux. L’école de la vie……… en quelque sorte.

Le dessin de chimulus

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12/11/2016

La Mort de ma Grand-Mère-12 Novembre 1960 (Rediffusion)

J’ai débuté ma scolarité secondaire en 1960 à Clermont dans l’Oise, à cette époque, j’étais « en pension » chez mes grands parents paternels. Mon père et ma mère traversaient « une mauvaise passe », ils avaient voulu se rapprocher du pays de Nice, qu’ils avaient quittés alors que j’avais à peine quatre mois. De déménagement en déménagement ils avaient échoués à Saint Alban sur Limagnole, près de Saint CHELY d’APCHER en plein Gévaudan, pour eux, c’était déjà le midi.

Je devais donc effectuer ma sixième dans l’Oise puis, vraisemblablement, aller rejoindre mes parents car l’heure de la retraite approchait pour Maurice (Mon grand-père, surnommé par ailleurs "Popeye" par ses enfants) et le choix d’une nouvelle résidence se posait pour mes grands-parents. La maison de CLERMONT était d’une part trop grande, et d’autre part elle allait devenir trop chère en fonction de la diminution de leur revenus mais aussi parce que mon grand-père ne toucherait plus la participation au loyer que son administration lui versait du fait que son domicile accueillait le bureau « officiel » des contributions indirectes.. A cela s’ajoutait la nécessité de faire des travaux importants dans cette maison afin de l’équiper d’un minimum acceptable  d’équipements sanitaires, ce que le propriétaire était près à concéder en contre partie d’une augmentation conséquente du loyer.

Pour mon grand-père le problème était simple à résoudre, la maison de VILLIERS dans l’Indre était leur seul bien immobilier, ils en étaient propriétaires et elle était assez grande pour eux deux, avec les économies faites sur le loyer, ils pourraient réaliser des travaux pour la rendre très confortable et il y avait assez de place pour faire un atelier, un jardin et un poulailler.

Il est certain que ma grand-mère n’était pas aussi enthousiaste que Maurice, le BERRY des chansons et de son enfance était une chose, la morne plaine et les marais de la BRÊNNE en était une autre. Habituée à faire ses courses, à pied, dans une ville commerçante, ayant vécu dans « le monde » à COLOMBES, ayant une « certaine  classe », elle se voyait mal aller s’enterrer dans un village d’une trentaine de maisons, où tout le monde, à part le curé et l’instituteur, était paysan, y compris des deux « épiciers- cafetiers ». , A plus de dix kilomètres du premier bourg civilisé, loin des commerces, de la pharmacie, du médecin, complètement dépendante de son mari puisqu’elle ne savait pas conduire.

Pour y passer les vacances ou des week-ends, la maison de VILLIERS lui convenait très bien, pour y vivre, c’était tout autre chose, elle n’allait pas tarder « à choisir ».

Ma grand-mère disposait, du fait de ma présence d'un délai d’au moins un an, mais quelques jours après la rentrée, j’ai eu la surprise de constater qu’elle ne s'était pas levée pour me préparer mon petit déjeuner. Popeye  m’informa qu’elle n’était « pas très bien » et qu’il avait appelé le docteur.

Mémée Dédée 90714 01 10x15.jpgDe retour du lycée, je trouvais la maison « différente », mon grand-père discutait avec des voisines et avait l’air très inquiet, il me prit à part et m’informa que « Dédée » était dans une sorte de coma, je pouvais la voir, mais elle ne pourrait pas me parler. Le lendemain ma grand-mère fut transférée dans une clinique. Pépé n’était plus disponible, je fus hébergé, à la sortie du lycée chez des voisines, pour un soir, puis un deuxième, enfin, les choses allant très vite, je me retrouvais interne au lycée de CLERMONT.

Début Novembre ma grand-mère sortit enfin du coma, elle put me reconnaître lors d’une visite que j’effectuais à l’hôpital de COURBEVOIE où elle avait été transférée. J’étais heureux, elle allait guérir, la vie reprendrait comme avant, je quitterais l’internat et ce maudit cauchemar allait enfin se terminer. Mon enthousiasme était cependant modéré par l’attitude de Janine (ma tante) et de mon grand-père qui demeuraient très préoccupés, ma tante lâcha même cette petite phrase « Elle aura pu nous dire adieux ».

Le 12 Novembre 1960, un Samedi, nous avions bénéficié d’un pont à l’occasion de la commémoration de l’armistice, j’étais dans la salle à manger de CLERMONT avec ma tante Marcelle, ce n’est que bien plus tard que j’ai compris que nous étions là à cause du téléphone au lieu d’être chez elle à LAIGNEVILLE. Lorsque la sonnerie retentit ma tante se précipita dans le bureau pour y répondre. J’ai eu alors un pressentiment, et lorsque Marcelle revint, quelques instants plus tard,  la tête toute chavirée, ne sachant comment m’annoncer la nouvelle, je pris les devants en disant  « Mémé Dédée est morte ».

 

Telle est la vie des hommes, quelques joies, très vite effacées par d’inoubliables chagrins.

Il n’est pas nécessaire de le dire aux enfants.

 

Marcel PAGNOL-Le Château de ma Mère.

06:00 Publié dans Souvenirs d'Enfance | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : deuil.

11/11/2016

AU SOIR DU 11 NOVEMBRE (RÉÉDITION Actualisée)

La nuit va tomber, et je ne peux m’empêcher de me projeter dans le passé, il y a quatre-vingt quinze ans aujourd’hui, à cette même heure des milliers hommes allaient encore coucher dans la boue et le froid, mais pour la première fois depuis plus de quatre ans, ils n’auraient plus peur du lendemain, de cette aube meurtrière, ou la baïonnette avait depuis longtemps remplacé la fleur au bout du fusil, cet instant maudit où l’on sortait des tranchées en pensant à….et puis pas le temps de penser, pas le temps de comprendre, juste celui de mourir.
32-Maurice RENOUX.jpgMon grand père m’a souvent raconté cette dernière journée, loin des récits romanesques et dramatiques que nous avons pu lire, entre autre sous la plume de Giono, il y a bien eu quelques fanatiques de part et d’autre qui ont essayé de prolongé le combat jusqu’à la dernière minute, officiers français voulant terminer par une dernière victoire, officiers allemands voulant livrer un dernier baroud d’honneur, mais dans l’ensemble dès que la nouvelle a été connue, on a essayé de préserver les vies des combattants, pourtant ce jour là, près de 300 d’entre eux n’entendrons pas sonner le clairon , à la onzième heure du onzième jour, du onzième mois.
J’ai longtemps cherché à retranscrire ce que mon grand –père m’avait relaté, je n’arrivai pas à trouver le bon angle, mais ce matin, en lisant dans le midi libre le récit d’un soldat qui sonna le cessez le feu, j’ai retrouvé cette atmosphère que « Pépé » Maurice m’avait décrite. Blessé sur la Somme, il avait refusé d’être réformé, il avait donc été reversé dans l’artillerie, où, en tant que sous officier, il était responsable du transport d’une dizaine de canons et de leurs servants, lui-même conduisait un des camions affectés à cette tache, car il appartenait au tout premier régiment d’artillerie entièrement motorisé. Dans la nuit du 10 au 11, il avait fait mouvement vers la ligne de front en prévision d’une grande offensive devant avoir lieu le 12. C’était un moment particulièrement délicat, l’armée française savait les allemands au bout du rouleau, et espérait faire une percée de grande envergure permettant de contrôler toute la rive gauche de la Meuse, et même, « fol espoir », atteindre le Rhin avant Noël. Plus les canons français seraient près de la ligne de front, plus ils pourraient couvrir en profondeur l’avance des fantassins et des chars. A 7 heures du matin, Maurice progressait en tête de la colonne, guidé par un soldat du génie, il allait s’engager dans un chemin ouvert spécialement pour eux, parallèlement aux tranchées distantes de moins d’un kilomètre, quand une « estafette » lui transmit l’ordre de s’arrêter, sans autre explication. La première réaction de Maurice et des artilleurs qui étaient avec lui fut de râler, il ne leur restait plus qu’une heure d’obscurité pour atteindre les emplacements qui leur avaient été aménagé par le génie. Dès le lever du jour, ils seraient à découvert. Peu de temps après une deuxième « estafette » vint le voir et lui transmit une consigne adressée à « toutes les unités militaires se trouvant en première ligne ». « Toutes les unités en cours de déploiement devaient cesser leur progression, et se mettre à couvert, toutes les patrouilles devaient être rappelées, aucune initiative pouvant amener une riposte de l’ennemi ne devait être prise. Les soldats du génie devaient cesser les travaux de préparation de l’attaque et se replier vers l’arrière, l’offensive du 12 était annulée ». Dès la lecture de ce message, un jeune artilleur demanda si la guerre était finie, l’estafette n’en savait pas plus mais reconnaissait que c’est la première fois qu’une telle consigne était donnée. Ce qui étonna mon grand-père c’est que l’offensive n’était pas reportée mais annulée. Très vite la rumeur d’un cessez le feu commença à circuler, d’autant qu’un impressionnant silence se fit, comme le décrit l’article du Midi- Libre, le canon cessa de tonner, plus un seul tir de mitrailleuse ou de fusil dans le lointain, « Même les boches ne tirent plus ! » .
Jean RENOUX-1918.jpgVers 9 heures mon grand père aperçu une section du génie qui se repliait, les hommes étaient joyeux, il interpella l’adjudant qui les commandait, « Qu’est-ce qui se passe ? » « C’est fini, la guerre est finie, on sonne le cessez le feu à onze heures ». Mon grand père m’avoua qu’il avait faillit s’évanouir, ses jambes ne le tenaient plus, et il avait du s’asseoir sur le marche pied de son camion, sa première pensée avait été pour Jean son frère, tué quatre mois plus tôt, « à quatre mois près….. »

Son Frère Jean

 

Le clairon, il ne l’avait entendu que de très loin, il se souvenait cependant de la clameur qui avait suivi, de ces dizaines d’hommes qui avaient surgi de la terre. Il avait même vu au loin un groupe de soldats allemands qui allaient au devant des poilus français. A midi, ordre fut donné de se replier quinze kilomètres plus loin, partout sur le parcours c’était la même liesse, il y a avait même des civils, probablement des paysans du cru, qui se dirigeaient vers la ligne de front en chantant et en offrant des bouteilles de vin aux soldats.
Le soir du 11 Novembre 1918, Maurice qui avait conduit toute la nuit précédente, s’endormit dans une salle de classe d’une école des Ardennes. " C’était la Der des Der", jamais plus l’homme ne devrait connaître de nouveau une telle horreur.
27 ans plus tard, au soir du 8 mai 1945, il assistera en tant qu’officier de l’armée française, issu de la résistance, à la reddition des troupes allemandes de la poche de Saint Nazaire.

05/11/2016

L'attaque du 5 Novembre 1916

 5 Novembre 1916-5 Novembre 2016

Un siècle a passé, il y a exactement 100 ans mon grand père était blessé  lors d'un des tous derniers assauts de la bataille de la Somme

En cette fin d’automne 1916, de part et d’autre de la ligne de front les états-majors savent que l’hiver va mettre un terme à la bataille de la Somme. La victoire a échappé de peu aux troupes Franco-anglaises, à un moment même, le front a été percé, les tergiversations de nos généraux qui hésitèrent à poursuivre avaient permis aux allemands de refermer la brèche. Le  5 Novembre  Les français tentent une dernière manœuvre, s’ils percent le front, cette fois c’est sûr, ils poursuivront le plus longtemps possible. L’attaque à lieu aux portes de fer et à la corne du bois de Saint Pierre Vaast, elle est menée par la sixième brigade alpine. Mon grand père Maurice en fait partie, avec le 27ème Bataillon de Chasseurs Alpins, celui-là même qui combattit en Afghanistan.

Voici le récit qu'il fit de cette ultime tentative.

(Au début de ce récit, Maurice évoque le report de cinq heures de l’offensive. C’est ce contre ordre qui provoquera le désastre, 3OOO hommes de la sixième brigade alpine sur 6000 vont périr, parce que l’artillerie, non informée de ce report pilonnera les lignes allemandes à l’heure initialement prévue, cessant le tir cinq heures trop tôt, permettant ainsi à l’ennemi de replacer ses nids de mitrailleuses et à son artillerie de régler ses tirs).
Le 4 Novembre 1916, nous prîmes position dans la nuit, nous devions attaquer le 5 à 6Hoo du matin. J’avais pour mission avec mes grenadiers de “nettoyer” les abris derrière la 1ère vague. Il nous avait été distribué six grenades quadrillées à chacun.
Au cours de la nuit, un contre ordre arriva, reportant l’attaque à 11H3O. Nous attendîmes sous l’avalanche qui déferlait sur nos têtes ; je revois la terre voler de tous les cotés et j ‘avais l’impression que nous serions cloués sur place dès que nous sortirions des tranchées. J’étais au coté du lieutenant et à 11H10 il me cria : ”pousse-moi au cul que je sorte”, ce que je fis. Je n’avais personne, moi, pour m’aider et je pris ainsi un retard d’une vingtaine de mètres. Je fus tout étonné d’être vivant et je courus droit devant moi, si bien que je fus arrêté par un tronçon de réseau “Brun”, sorte de boudin en fil de fer d’un mètre de diamètre que l’on déroule très rapidement devant une tranchée ; je ne cherchais même pas s’il y avait une brèche à proximité, je me couchais dessus et l’ayant écrasé, je pus me dégager et continuer à courir, je vis bien des cadavres, mais j’étais tellement crispé que je ne regardais que devant moi.. J’aperçus, tout à coup, un énorme trou d’obus contenant une bonne partie de ma section (dont mon escouade à peu près au complet). Ils étaient en train de creuser la paroi du trou pour se protéger, en attendant peut-être mieux ( ?). Mon premier mouvement fut de me placer en position de tir, mais les gars me tirèrent pour que je sois aussi à l’abri. Ils paraissaient stupéfaits de la défense allemande. Un caporal de notre section spéciale répétait continuellement “Pour un bec de gaz, c’est un bec de gaz”. Cela dura des heures, je vis soudains deux sergents se lever et sortir du trou dans la direction des “boches” Qu’avaient-ils vu ? Je m’approchais du bord, je passais le buste : je ne vis rien ! Je recevais un choc formidable à l’épaule gauche (comme un coup de masse). Je croyais avoir le bras arraché et instinctivement ma main droite se porta sur mon bras gauche qui était toujours en place. Je m’attendais à m’évanouir me connaissant très sujet à cela, mais non. Je ne pensais qu’à me libérer de mon harnachement dont je n’avais plus besoin et les copains me crièrent “Fous le camps car on ne pourra pas t’amener, tu n’as qu’a sauter de trou en trou pour te protéger”.
C’est ce que je fis et j’arrivais ainsi à une tranchée, je m’y laissais choir ! Mon lieutenant était justement à proximité et me demanda à quel endroit j’avais été touché. Il me dit que le poste de secours n’était pas très loin dans le boyau, j’avais à peine fait une cinquantaine de mètres dans le boyau que deux mitrailleurs du 6ème B.C.A, sortant d’un abri, me proposèrent de faire mon pansement. Après avoir découpé la manche de ma capote, ils me mirent le torse à nu et tentèrent de me faire un pansement avec le paquet individuel, mais cela ne tenait pas et je me remis à marcher dans la direction du poste de secours. J’entendis alors des brancardiers crier : “Tous les blessés qui peuvent marcher ont intérêt de descendre au poste de secours, ils gagnent du temps, car nous ne sommes pas assez nombreux”. C’est ce que je fis, je m’arrêtais souvent pour reprendre des forces qui commençaient à m’abandonner. Ce boyau me paraissait long ! J’étais obligé de piétiner les morts. Mon moral n’était pas brillant. Un détachement me croisa et j’implorais les gars pour qu’ils me conduisent au poste de secours, ils me répondirent qu’ils allaient en ligne creuser des parallèles de départ et qu’ils ne pouvaient pas.
Quand le dernier passa, je m’accrochais désespérément à son équipement en lui demandant de me conduire au poste de secours. Il me dit “attends-moi là, je vais prévenir les brancardiers, le poste est tout près”. Il repassa peu après suivi des brancardiers qui m’emmenèrent et me firent descendre dans la cave servant de poste de secours. Le Docteur me fit une injection antitétanique et me fit un pansement normal. En remplissant ma fiche d’évacuation et voyant mon écusson : 27, il s’écriât “Mais pourquoi es-tu venu te faire soigner ici, c’est le poste du 28ème B.C.A “. Je lui dis que je m’étais trompé mais que du fait qu’il soignait les prisonniers allemands, il pouvait bien en faire autant pour moi.
Un peu plus tard je fus emmené par quatre brancardiers au poste de secours de la brigade. Une fois sorties du boyau, ils marchèrent à découvert, ce qui était éprouvant pour moi. Enfin ! , Ils arrivèrent et me déposèrent sous une grande tente, où un infirmier vint me voir pour examiner ma fiche et mon pansement, il me dit “Ta blessure est très grave, il ne faudra pas remuer, ni chercher à boire, si tu le veux, je vais écrire à tes parents, dicte-moi l’adresse”. Il me relut et fit partir la lettre, qui est bien arrivée et que j’ai classé avec toute la correspondance de cette période (correspondance que mon fils Pierre conserve). Enfin une auto ambulance arriva et mon brancard fut glissé après d’autres brancards et nous partîmes par une route défoncée et cahotante pour arriver enfin à l’hôpital d’évacuation, situé près de la ligne de chemin de fer. Je dormis un bon moment en attendant d’être transporté à la salle d’opération où les infirmiers m’installèrent sur la table en disant : “Le chirurgien va venir, ne remues pas”. Cette recommandation était superflue, j’étais tellement épuisé, tant par ma blessure que par la fatigue, que je me suis retrouvé vers dix heures du matin dans un grand baraquement contenant une centaine de lits. Un peu plus tard, le Major vint voir les opérés. Il me demanda quelques renseignements et me dit que je partirai avec le premier train sanitaire.
Fiche blessure Face.jpgCi contre la fiche d'évacuation de Maurice RENOUX
La nuit arriva et, avec elle, les avions de bombardement attirés par cette immense gare de triage où se trouvaient également des trains de munitions ; toute la nuit ce fut un fracas épouvantable, causé par la DCA, par les bombes et surtout par le crépitement ininterrompu des munitions des trains touchés par les bombes. Pensez à ce que pouvait être notre moral ? Après avoir échappés à la mort, heureux d’être encore vivants mais craignant qu’au moment de partir notre train ne soit touché et nous avec.Fiche blessure Verso.jpg

(Au printemps 1917, les Allemands affaiblis par ces combats décidèrent de réduire le front et effectuèrent un retrait stratégique, abandonnant sans combattre le bois de Saint Pierre Vaast et les portes de fer )

 

La suite du récit et les Mèmoires de mon grand-père se trouvent sur "Mémoires croisées"

30/09/2016

Monsieur Lavigne, maître d'internat (4ème et dernière partie) La fin d'un mythe

Les années ont passées, les anciens du lycée, sur Trombi, copains d’avant et photo de classe, se souviennent tous de Monsieur Lavigne, avec nostalgie, non seulement, parce que c’etait notre jeunesse, mais parce que nous avons tous fini par réaliser, que notre maître d’étude, le terrifiant, l’implacable pion, celui que craignaient même les terminales, l’être le plus redouté du lycée, plus que le censeur en personne, celui dont le regard vous clouait sur place comme celui du cobra, Monsieur Lavigne était ……. un brave homme.

Je n’ai pas attendu d’avoir franchi la soixantaine pour en prendre conscience, dès la fin de l’année scolaire je l’avais compris. Hormis le premier soir, lorsqu’il mettait au pli les petits malins qui voulaient le défier, Monsieur Lavigne ne punissait personne, ou rarement, son regard sur nous suffisait, les bulletins de retenus qu’il nous remettait le vendredi, c’étaient ceux des autres, pas les siens, plus d’une fois, quand l’un d’entre nous avait été collé pour un motif grotesque ou insignifiant, je l’ai vu secouer la tête d’un air désapprobateur, ses yeux perçants n’allaient pas se poser sur « le coupable », au contraire, il évitait de le regarder. Les « black le rock » qu’il nous confisquait, il les oubliait dans un tiroir, où nous allions les récupérer plus tard.

A la fin de la troisième, lorsque nous avons passé notre BEPC, on nous avait donné quartier libre après les épreuves, nous avons abusé de ces instants de liberté, et la plus part d’entre nous en avait profité pour consommer des boissons alcoolisées. Le soir à l’étude, Monsieur Lavigne fit comme si rien n’était, lorsqu’un élève était pris de nausée, il faisait un petit signe de la main pour désigner la porte de la salle, sans lever le regard. Quand après avoir bien vomi notre « vinasse » nous revenions en classe, il nous faisait signe de regagner notre place. A un moment, monsieur le censeur est venu jeter un œil chez nous, car les deux autres études de troisième étaient en ébullition, les pions avaient du mal à contenir le chahut. Le « cencu » comme nous le nommions demanda si tout allait bien, Monsieur Lavigne lui répondit, «  aucun problème, monsieur le censeur ».

L’année suivante, comme j’avais quand même réussi l’exploit de redoubler, je retombais de nouveau avec lui, en entrant dans la salle d’étude le premier soir, je lui ai adressé un joyeux « Bonsoir Monsieur Lavigne », il a esquissé un léger sourire avec un petit hochement de tête. Nous nous étions compris.

Au milieu des années 90, j’ai eu l’occasion de revenir plusieurs fois à Aix pour raisons professionnelles, au cours de l’un de ces voyages, ayant un peu de temps libre, je décidais de faire un tour sur le cour Mirabeau, je cherchais donc un parking, j’en trouvais un qui n’existait pas du temps de mes études, je compris de suite, qu’il se trouvait à l’emplacement de l’une des cours du lycée, la notre, celle des internes. Je me garais en sous sol, et empruntais l’escalier de sortie, et là, j’ai eu la surprise de déboucher pile devant notre étude, à l’emplacement exact où nous nous mettions en rang, Bien entendu, la porte en était condamnée, l’entrée se trouvant désormais du coté de la petite cour de derrière, interdite à l’époque, mais où des générations entières d’élèves sont venus poser pour la photo de classe, devant les fenêtre de notre salle.

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Photo de classe devant l'étude de Monsieur Lavigne

 Monsieur Lavigne est mort à la fin des années soixante, renversé par une voiture sur le cours Mirabeau, est-ce un hasard si cela c’est produit au moment au disparaissaient les grands internats au profit (c’est le cas de le dire) des transports scolaires ?? Dernier dinosaure d’une profession qui a disparue, Monsieur Lavigne, je ne vous oublierai jamais.