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04/03/2016

Les chauffeurs de la Drôme

Vous connaissez Berruyer ? Non, pas Alexandre-Benoît dit Berru, le comparse de San Antonio, moi, je vous parle de Louis Berruyer. Vous ne le connaissez pas ? Ce fut pourtant un bienfaiteur de l’humanité qui, entre 1906 et 1907, fit du social à sa manière. De peur que les petits vieux de la région de ROMAN ne meurent de froid la nuit, il allait avec ses amis leur réchauffer les pieds. Eperdus de reconnaissances « les anciens » leur confiaient spontanément leurs économies qu’ils dissimulaient soigneusement dans leurs maisons. Berruyer, comme tous les incompris, ne fut pas récompensé de ses bonnes actions, le 22 Septembre 1909 il fut victime d’un terrible accident, un couperet de guillotine lui trancha la tête ainsi qu’à deux de ses collaborateurs devant la prison de Valence. Ainsi fini la triste histoire de ceux qui resteront pour la postérité les « chauffeurs de la Drôme ».
Je vous imagine déjà en train de vous dire, « tiens Akela va nous conter en détail le récit de cette fine équipe, dont les méfaits contemporains de ceux de la Bande à Bonnot défrayèrent avec autant de passion la chronique judiciaire de l’époque » », et bien non, ce n’est point mon but. Ce qui m’intéresse dans cette affaire, c’est le sort des enfants de Berruyer, car cet homme avait une famille, une épouse (qui fut soupçonnée de complicité) et une progéniture. Le hasard de la vie a voulu que je croise l’un d’entre eux, ses descendants étant toujours de ce monde, je me permets de modifier son identité et celles de ces proches. Celui que j’appellerai Octave pour la circonstance fut placé à l’assistance publique après que l’on ai retiré le droit de garde à sa mère dont il pris cependant le nom de jeune fille car à cette époque, par soucis pour l’avenir des enfants de criminels, on pouvait modifier leur état civil, Octave Berruyer devint donc Octave Martin. C’est sous cette identité qu’il fut placé dans une famille d’accueil à l’autre bout du département. Ça partait d’un bon sentiment, mais il aurait mieux valu le changer carrément de région, car l’affaire des Chauffeurs avait tellement tenue en haleine toute la Drôme que ce n’est pas une centaine de kilomètres qui allait garantir l’anonymat d’Octave. Dans le village de P…, où il séjourna, ce fut rapidement un secret de polichinelle
Pour ne plus être (dans les conversations du village) « le fils de Berruyer » ce garçon aurait du s’exiler après sa majorité, son avenir ne pouvant se situer qu’ « ailleurs », pourtant Octave choisit de rester. Il épousa une jeune fille du cru, Germaine Ladet, dont l’histoire personnelle est aussi très intéressante. Son père, que l’on prénommera Jules, était parti en 1914 à la guerre comme de nombreux jeunes français à l’époque. Fut-il fait prisonnier ? Je ne sais pas, mais il s’avérât qu’il ne revint au pays qu’après l’armistice pour apprendre que son épouse était « morte en couche » en donnant naissance à une petite fille, dont le père biologique était un voisin qui s’appelait lui même Ladet. Comme la fillette était née plus de neuf mois après le départ de Jules, elle ne pouvait, elle aussi, ne porter que le nom de jeune fille de sa mère. (Comme quoi, il n’y a pas de hasard).
Je n’ai pas connu Jules, mais je pense qu’il devait être un brave homme, car il a eu ce geste extraordinaire : il a reconnu Germaine, lui donnant ainsi son nom (qui était également celui de son père biologique) et une famille, car il se remaria.
Bon, maintenant vous allez me dire, « et toi Akela ? Qu’est-ce tu viens faire dans cette histoire ? » Pas grand-chose, si ce n’est écrire ce qu’il advint d’Octave à l’heure de son trépas. Ce que je vais vous révéler, je le tiens de mon beau-frère qui était maire de P… quand Octave s’en fut de ce bas monde. Le jour de sa mort Octave Martin est redevenu, le temps de la déclaration de décès et pour l’état civil, Octave Berruyer. Il paraît que c’est ainsi, y compris pour tous ceux qui obtiennent de faire changer leur nom. Afin d’éviter toute erreur à l’état civil, à leur mort ils reprennent leur véritable identité. Par conter, les enfants d’Octave Martin, ayant été déclarés sous ce nom, resteront toute leur vie des Martin.
Ça me fait une belle jambe, comme disait le cul-de-jatte à qui le coiffeur voulait couper les pattes.

18/02/2016

La « Bête » du Gévaudan.

Il fallait bien que j’y vienne un jour, à force d’écrire que les loups ne sont pas des créatures du diable, bien au contraire, et qu’ils ne sont pas une menace pour l’homme, je me devais de m’expliquer sur la bête du Gévaudan.
En premier, chers humains, je vous ferai remarquer que « chez vous » les mauvais exemples ne manquent pas, vous avez vos Landru, Petiot et autres assassins, sans parler de vos super killeurs, Adolf et compagnie. Vous êtes mal placés pour nous reprocher quelques sujets plus féroces que d’autres qui en des temps difficiles, poussés par la faim ont, par ci par là, croquer quelques bergères en lieu et place de leurs moutons.
Mais, force est de le reconnaître oui, nous avons notre Francis Haulmes. La honte de la louverie en la personne de la bête du Gévaudan.
Surtout, ne croyez pas que ce soit une légende, la bête, ou plutôt les bêtes, ont bien existées, il y a autour d’elles des affabulations, pas mal de délire, des hypothèses plus ou moins fondées mais aussi des certitudes, parmi lesquelles celle qu’elles étaient au moins deux, mais il est probable qu’elles furent au minimum trois, et pas impossible qu’il y en ait eu quatre, voir plus, tout issues de la même portée ou de la même lignée.
Durant mon adolescence de loup, j’ai vécu au cœur de son « terrain de chasse », ce qui m’a amené à m’intéresser à elle. J’ai lu de nombreux ouvrages la concernant, certain tout à fait farfelu, d’autre plus sérieux et parfaitement documentés. Rassurez vous, je n’ai nullement l’intention de prétendre avoir résolu l’énigme, mais je revendique le droit d’avoir une opinion, qui est très proche de celle défendue par la plus part des spécialistes des loups et des historiens sérieux, très loin des délires d’un film récent. Mais revenons en aux faits avérés :
Entre 1764 et 1767, « la bête » fit plus de cent trente victimes, et des dizaines de blessés. Contrairement à la légende, elle ne s’attaquait pas qu’aux enfants et aux femmes, bien que toutes les victimes fassent partie de cette population, 9% des attaques ont eu lieu contre des hommes de plus de 18 ans mais aucun d’entre eux ne périt, ce qui démontre que la puissante force de l’animal avait des limites. Des femmes, des adolescentes et même des enfants réussirent à le mettre en fuite, la quatrième « bête » fut d’ailleurs probablement tuée le 11 Août 1765 par une jeune fille de vingt ans, Marie Jeanne VALET, la servante du curé de PAULHAC, qui s’était portée au secours de sa jeune sœur, elle réussit à lui donner un coup de baïonnette, (une lame de couteau au bout d’un bâton) qui pénétra de sept à huit centimètres dans le corps de l’animal qui s’enfuit en saignant abondamment, disparaissant pendant trois semaines avant de réapparaître le 2 Septembre. Aucune des trois « bêtes » abattues par la suite ne portait la cicatrice de cette blessure pourtant certifiée par les traces de sang relevées par les chasseurs sur les lieux de l’attaque du 11 Août, ce qui permet de penser que celle de Marie- Jeanne agonisa au fond des bois des suite d’une importante hémorragie.
Qui était donc la « bête », un loup ? un chien ? Une hyène dressée par Antoine CHASTEL l’homme soupçonné d’en avoir été le meneur ?
Certains, dont je suis, penchent pour un animal hybride issu du croisement entre une chienne domestique et un loup sauvage, et non l’inverse car nous autres loups n’aurions pas supporté la présence d’un hybride dans une de nos meutes. Ce serai la portée, générée par ce métissage, qui devint « la bête ». Pour ma part, je m’arrête là, je ne m’aventurai pas plus loin dans mes convictions car, comme le on dit, le reste n’est que littérature.
L’hypothèse qu’ « elle » fut manipulée par un homme est due à l’étrangeté de son comportement s’apparentant plus à celui du chien qu’à celui d’une bête sauvage. Contrairement aux vrais loups cet animal n’avait pas peur des humains allant les défier dans les cours de ferme ainsi qu’au cœur de villages. Ainsi, elle fut aperçue à deux reprises déambulant tranquillement dans Saint ALBAN, remontant la rue principale jusqu’au château de pierre rouge devant lequel elle attendit, d’après les témoins, « comme un chien qui attendrait son maître. »
Or, le Comte Jean François-Charles de MORANGIÈS, fils du seigneur des lieux, était un bien triste sire, ancien colonel au régiment du Languedoc il avait combattu contre l’empereur de PRUSSE, mais son comportement étant loin d’être exemplaire, il tomba en disgrâce. Véritable psychopathe il connut la prison sous l’ancien régime pour escroquerie ainsi que sous la république pour complicité de bigamie, (Il avait épousé une femme mariée aux mœurs légères), homme violent et débauché, il dilapidera à la mort de son père la fortune familiale dans les tripots et les maisons closes et mourut, en 1801, tué par sa maîtresse. Son propre fils, véritable crapule viola à Vingt six ans une jeune fille de treize ans et lui transmit une maladie vénérienne.
Le château des MORANGIÈS devint en 1830 un hôpital psychiatrique qui s’étendit par la suite autour du bâtiment pour devenir l’actuel Centre Hospitalier.
Le comportement de MORANGIÈS pendant l’affaire de la « bête » fut très ambigu, de là l’hypothèse émise que le vrai « maître » du monstre n’était autre que le seigneur du château au pied duquel l’attendait sa « créature », les CHASTEL n’étant que les meneurs.
Aucune preuve ne permet de valider cette théorie, aucune autre ne permet de l’infirmer, je laisserai donc au Comte Jean François- Charles de MORANGIÈS le bénéfice de la présomption d’innocence.
Le 19 juin 1767, Jean CHASTEL, père d’Antoine, profondément bouleversé par la mort d’une fillette de son village, Marie DENTY, dévorée par l’animal, fit bénir trois balles fondues dans une médaille de la vierge et s’en alla seul attendre le monstre. La « Bête » qui vient d’échapper à trois années de battues mobilisant des milliers d’hommes se trouve exactement à l’endroit où se rend CHASTEL, elle vint « familièrement » au devant de lui, s’arrêtant à quelques mètres du chasseur, l’observant tranquillement, assise sur son arrière train. Jean CHASTEL prend son temps pour viser, il tire, « la Bête » est définitivement morte !
Lors de nos grandes promenades à pied pendant les vacances d’Été, de 1960 et 1963, mon frère Jean Claude et moi nous nous rendions assez souvent à pied au village des FAUX à cinq kilomètres de Saint ALBAN sur Limagnole, où nous demeurions. Nous passions devant le hameau du ROUGET, entre la rivière et les premières maisons il y avait un pré, c’est là que la « Bête » avait tué une de ses premières victimes, une jeune bergère. Quelques dizaines de mètres après, nous traversions une forêt, et je ne pouvais m’empêcher de penser que de la lisière de ce bois, deux siècles auparavant, l’animal épiait sa proie avant de l’attaquer. Son forfait accompli, il était retourné se cacher dans l’épaisseur des sapins. Ce n’est pas sans émotion, même pour de jeunes loups, que notre chemin croisait la piste de la « Bête ».

27/11/2015

Le Conté de Nice

Les loups, c’est connu, ont réinvesti notre belle terre d’accueil qu’est la France sans l’aide de quiconque, le massif du Mercantour leur ayant servi de base de départ pour reconquérir ces montagnes d’où ils avaient été chassés au 19ème siècle, ils ont déjà franchis le Rhône, et il y aura bientôt dans le Gévaudan plus de bêtes en liberté que dans la réserve. Rassurez vous, nous sommes craintifs, et très discrets, et bien que les lozériens soient généralement des personnes bien nourries et bien appétissantes, nous n’avons pas encore prévu d’en mettre quelques uns au menu du jour. Tout cela pour vous rappeler que j’ai évoqué à plusieurs reprises ma naissance dans un petit village au pied du Mercantour, ce qui fait de moi un loup de bonne lignée tout à fait apte à défendre mes congénères. Je ne priverai pas de l’occasion d’en profiter pour dire quelques vérités sur de « prétendus » bergers des Alpes plus soucieux des primes européennes que de la sécurité et de la qualité de leurs troupeaux qu’ils laissent, jours et nuits, errer dans la montagne sans aucune surveillance, ce qui n‘est pas le cas, je dois le dire de nos bergers cévenols. Lors de la transhumance, j’ai été heureux d’entendre l’un des leurs évoquer le fait que notre présence en Cévennes ne représentait pas un danger ni pour eux ni pour le bétail.
Mais comme d’habitude, je m’égare une fois de plus de mon sujet que je ne vous ai d’ailleurs pas encore dévoilé.
Mon village est situé bien loin de la riviera, à la frontière avec la Provence, sur le Var, qui nous séparait jadis du royaume de France. Je suis cependant « Niçois », l’appellation ne concernant pas seulement ceux qui ont vu le jour sur la promenade des anglais mais par extension elle s’applique aussi à tous les natifs du Comté de Nice.Sous la révolution de 1789, la France fut divisée en départements qui remplacèrent les provinces en tant qu’entité administratives, Comme la campagne d’Italie avait apporté le conté de Nice à la nation il fut crée le premier département des Alpes Maritimes comprenant le conté et une partie du Piémont italien, le Var servant à l’ouest, de limite naturelle avec le département du même nom. Mon village devint sous préfecture (probablement la plus petite de France), et le premier sous préfet eut la joie d’ y voir naître son fils Auguste Blanqui, l’une des grandes figures du mouvement révolutionnaire au 19ème siècle, qui donna bien du soucis à Napoléon III, Louis Philippe, Adolphe Thiers et bien d’autres.
La défaite de Waterloo sonna la fin de notre rattachement à la France pour plusieurs décennies, mais ce qu’un Napoléon perdit, un autre le reconquit. En 1860, coucou !!!, nous voici de retour dans le giron de notre mère Patrie, et pour fêter cela, il fut décidé de créer un nouveau département qui reprendrait le nom des anciennes « Alpes Maritimes » de la France révolutionnaire.Seul petit problème, sans le Piémont il était tout « Riquiqui » à coté de son trop grand voisin le « Var ». On pris donc la partie orientale de ce dernier (la rive droite du fleuve) pour la rattacher au nouveau venu, ce qui en soit était presque parfait. Presque, parce que depuis le « Var » est le seul département de France qui porte le nom d’un fleuve qui ne l’arrose pas. Et c’est là où je voulais en venir

09/11/2015

Mon 9 Novembre "à Moi"

A chacun son 9 Novembre, bien sûr je ne remets pas en cause celui de 1989, comme tout le monde j’ai été heureux de voir s’abattre le « mur »  mais de là à me laisser « gaver » par les cérémonies du 20ème  anniversaire, il n’en ai pas question !! Je ne me sens nullement concerné.

Si cette date me « parle » quand même un tout petit peu, ce n’est point parce qu’Yves Montand a eu la mauvaise idée (pour lui) de succomber ce jour là. Je reconnaissais le talent de l’artiste que ce soit en tant que chanteur qu’en tant de comédien, par contre je n’aimais pas beaucoup l’homme, grand donneur de leçon, je ne peux pas m’empêcher de penser que ce sois disant « grand courageux » est resté bien planqué pendant la guerre, et n’a pas poussé le patriotisme jusqu’à s’engager dans la résistance ni dans l’armée française comme le fit par exemple Jean GABIN. Et puis comme beaucoup de « petites gens » je n’ai pas oublié cette émission où ce monsieur a touché une très grosse somme d’argent pour nous expliquer, à nous, les « petits » qu’il fallait que nous nous serrions la ceinture et que nous contentions de ce que nous gagnions.

Non, mon 9 Novembre à « moi » fut celui de l’année 1970, je venais d’être incorporé afin d’effectuer mon service militaire et j’étais affecté en tant qu’infirmier diplômé à l’infirmerie de la garnison.

Ce jour là, vers les onze heures du matin, notre médecin colonel jaillit de son bureau en hurlant « Il est mort le grand con, il est mort le grand con », c’est de cette délicate manière, toute militaire, qu’il nous informa du décès du Général De GAULLE.

Quelques minutes plus tard, il envoya Francis V....., son secrétaire, chercher du champagne, au mess des officiers, qu’il partagea avec d’autres officiers « anciennement partisans de l’ALGÉRIE Française ». Nous fûmes invités à trinquer avec eux, discrètement je me suis éclipsé, j’avais combattu politiquement De GAULLE, mais je ne pouvais accepter de boire pour fêter la mort d’un homme. Je suis encore aujourd’hui choqué par ce manque de décence et de respect de la part d’un officier supérieur, ainsi que par cette manière de nous associer, nous, hommes de troupe, soldats du contingent à cette manifestation de mépris envers un ancien président de la république.

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11/09/2015

Le Bagne des Enfants

A quelques jours de Noël, j’ai voulu rediffuser cet article édité au mois d’Octobre 2008, pour ne pas oublier, qu’en France, dans un passé récent des enfants ont été emprisonnés dans des bagnes, qu’aujourd’hui certains rêvent de les enfermer de nouveau dès l’âge de 12 ans, que des gamins sont alignés contre des murs et tenus en respect par des gendarmes et des chiens devant leur collège, comme au temps de la guerre d’Algérie.
Je le rediffuse également en hommage au frère de Mo Héroult, mort en 1961 à l’âge de 17 ans pour ne pas retourner à Aniane
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Lorsque, dans votre beau bermuda de touriste, où bien dans votre tenue de randonneur, vous foulerez le causse de Campestre, à la recherche de la grande épopée du Larzac, faîtes donc un détour par Le Luc, vous y verrez une grande bâtisse avec sa belle cour d’honneur, et là, braves gens, ayez une pensée pour les gamins de la colonie agricole du Luc, autrement dit : Le BAGNE POUR ENFANTS. Que cela ne gâche pas vos belles vacances, mais vous allez plonger dans le monde de l’horreur.
arton1262.jpg Pour moi, cette découverte a eu lieu il y a une dizaine d’années, un vieux monsieur, (que je voyais dans le cadre de mon boulot à la résidence pour personnes âgées où il demeurait, au VIGAN), m’a amené un jour un petit bouquin, et m’a demandé de le lire. Je ne me souviens plus du titre, mais il avait été rédigé à partir des archives du Bagne du Luc et Campestre, on y relatait les évasions, les punitions, il y avait même le registre des entrées avec la liste des enfants qui y avaient été détenus, la date d’admission, celle de la sortie, (ou du décès) le motif de l’incarcération, toute la misère du monde, toute la honte de la France de l’entre deux guerres. Ce n’était pas une maison de correction, c’était pire. La colonie pénitentiaire, c’était les travaux forcés pour des enfants parfois à peine âgés d’une dizaine d’années, vagabonds, petits voyous ou tout simplement coupables d’être victime d’inceste. Certains n’avaient commis aucun autre délit que celui de s’être enfui d’un orphelinat ou d’une maison de correction, (Marie Rouanet, dans les enfants du bagne, cite le cas d’un enfant condamné pour vol à l’âge de 7 ans, mort à quatorze en détention).Pour ces jeunes, l’armée coloniale semblait être le seul moyen efficace de fuir cet enfer avant les vingt et un ans de leur majorité. S’évader, le rêve de tout prisonnier, mais quelle chance pouvaient-ils avoir dans ce pays perdu ? D’autant qu’une prime était accordée à toute personne qui ramenait un fuyard, A la colonie d’Aniane les habitants n’hésitaient pas à corrompre les matons afin qu’ils facilitent les évasions. Ensuite, on y mettait le paquet, on sortait les fusils, les chiens et on partageaient la prime de 50 francs « par tête » avec les gardiens. Au tristement célèbre Bagne de Belle-Île, lors d’une évasion massive en 1934, la prime fut fixée à 20 francs, même des vacanciers participèrent à la chasse aux fugitifs. Le Club MED avant l’heure en quelque sorte, « Alors DUPONT la joie, ces vacances ? Magnifique, j’ai chassé le sauvageon, non seulement ça ne m’a pas coûté un sous, mais j’y ai même gagné deux cents balles ! ». La mortalité infantile était effarante, il fallut pourtant attendre les années trente pour voir amorcée la fermeture de ces bagnes qui s’étala jusqu’en 1945.
Quant ils fermèrent, car certains furent reconvertit en Institutions publiques d’éducation surveillée. Autre bel effet de la sémantique pénitentiaire, pour se mettre en conformité avec la loi sur le travail des enfants, les travaux forcés devinrent des « formations professionnelles ». A la lecture d’autres témoignages sur les bagnes d’enfants, il semblerait que Le Luc n’était pas le pire, Aniane, Mettray et surtout Belle-île furent les plus tristement célèbres , ce dernier étant l’objet de plusieurs films ou téléfilms relatant la révolte de 1934.
Alors ? m’avait demandé le vieux monsieur, deux jours après m’avoir confié son livre, qu’en pensez vous ?
Mais où avez vous eu cet ouvrage ?
A la bibliothèque du VIGAN, il paraît que le Luc n’est pas loin d’ici, pourriez vous m’y amener un jour ?

Quelques semaines plus tard, mon emploi du temps ayant eu la gentillesse de me laisser quelques créneaux de libres, nous nous sommes retrouvé au Luc en compagnie de deux autres personnes. Nous n’avons eu aucune difficulté à trouver les bâtiments de l’ancienne colonie Agricole dont nous avons franchi le porche. Était-ce un à priori ? mais j’ai de suite pensé aux photos de la cour d’honneur de Cayenne, là où l’administration pénitentiaire dressait la guillotine pour accueillir les « transférés » en provenance de l’île de Ré. Les « relégués » savaient ainsi à quoi s’en tenir s’ils faisaient les malins. (Plus de cinquante exécutions officielles à Saint Laurent, peut-être des dizaines en une seule nuit lors d’une révolte aux îles du Salut).
Finalement, il n’y avait pas grand-chose à voir, du moins c’est ce que nous pensions, le Soleil brillait, le paysage est fabuleux, et il faut une imagination un peu débordante comme la mienne, pour se projeter dans le temps, à l’époque où ce bâtiment était un lieu de souffrance.
Je pensais à AUSWITCH « Arbeit macht frei, Le travail rend libre » avaient écrit cyniquement les nazis sur le porche d’entrée, Tout aussi cyniquement les matons du Luc auraient pu mettre un panneau « Vente de fromage », parce que ceux que confectionnaient les « petits sauvageons » avaient une telle réputation que la fromagerie a survécue à la fermeture du bagne dans les années trente. Nous sommes ressorti avec l’intention de nous rendre à la galerie artificielle qui permettait l’accès à la fabrique de pélardons au fond d’un aven, quant en contournant le pénitencier, nous avons aperçu une dépendance de celui-ci qui était en travaux. Nous nous sommes approché, le chantier était désert, une porte du rez-de-chaussée était ouverte, nous y avons pénétré et là…. l’horreur !
Nous étions dans les cachots, des pièces obscures, avec juste une ouverture en hauteur qui laisse passer un rai de lumière, des portes de chênes munies de verrous de forte taille, des banquettes en ciment en guise de lit, et aux murs, ces inscriptions laissées par des gosses, leurs cris désespérés, leurs colères, leurs soifs de vengeance, et le seul bien qu’il leur était propre, leur nom.
« Dans les ménageries, il y a des animaux
Qui passent toute leur vie derrière des barreaux
Et nous, on est les frères de ces pauvres bestiaux
On n’est pas à plaindre, on est à blâmer
On s’est laissé prendre, qu’est-ce qu’on avait fait,
Enfants des courants d’air,
Enfants des corridors,
Le monde nous a fichus dehors,
La vie nous a foutus en l’air »

(Paroles de la chanson d’un film sur le pénitencier de Belle-Île que devait réaliser Marcel Carné après la guerre. Faute de crédit le projet fut abandonné)
Dans ce lieu chargé de douleur et de désespoir, l’émotion nous étreignait, nous n’imagions pas les cris des enfants, nous les entendions, ils résonnaient encore entre ces murs.
Nous n’avons pas eu le courage d’aller à la fromagerie, nous nous sommes assis en pleine lumière, celle-la même qui manquait tant à ces enfants du malheur quand ils se voyaient infligé plusieurs semaines d’isolement dans l’un de ces cachots.
Le vieux monsieur s’éloigna du groupe, il allât s’asseoir à l’écart sur un muret. Je pouvais voir ses épaules secouées par les sanglots. J’avais lu son nom sur le registre des entrés.