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17/06/2016

Visite à l'Hôpital de Privas (2008)

Lorsque nous sommes entrés dans la grande salle commune du service de soins, il a levé la tête, nous a-t-il reconnu ? Son visage n’a marqué ni surprise, ni joie mais une sorte d’indifférence, peut-être de la lassitude ou de la résignation, Oui de la résignation, celle qui l’habite depuis 18 mois, quand sa main l’a trahi, quand elle a refusé de lui obéir, de tracer ces traits magiques qui devenait un visage, une caricature, un paysage, cette main qui lui avait permis de briller en société, de monter des petits spectacles au cours desquels il croquait les spectateurs sur une feuille de Paperboard. De tout temps, partout où il était passé, il était « l’artiste », y compris à la résidence pour personnes âgées où il était venu se réfugier après la mort de son épouse en 2003. Il animait les fêtes, participait à la décoration de Noël, de temps en temps il partait en stage « d’aquarelle » ou à Paris, visiter une exposition de peinture.
C’est au retour d’un de ses séjours parisiens que son épaule s’est rebellée après 82 ans de bons et loyaux services, entraînant avec elle cette main qu’il a cherché à reconquérir, mais en vain.
Cette trahison le privait de sa principale raison de lutter, il ne pouvait plus ni dessiner, ni conduire, ni être complètement autonome. Au statut d’artiste il substituait celui d’invalide, s’enfonçant avec complaisance dans la dépendance aux autres jusqu’au jour où le piège s’est refermé sur lui.
Il y a dix jours, lorsque nous étions venu avec mon frère Jean-Claude, il parlait encore de politique, de Sarko, il lisait son « Canard Enchaîné » que nous lui avions acheté. Aujourd’hui, nul désir, juste un élan de rébellion pour déclarer « je m’emmerde ici ». Et puis il s’est endormi sur son fauteuil roulant, peut-être faisait-il semblant, pour que l’on parte, qu’on lui « foute la Paix ».
Ce soir, pour clore cette lettre, je vais ressortir un dessin vieux de près de soixante ans. Tu l’avais griffonné, sur une feuille de cahier d’écolier quelques jours après ma naissance, je suis dans les bras de ma mère, derrière elle, il y a Léontine, ma grand-mère qui a elle-même accouché sa fille dans la salle à manger de la maison. Jean-Claude joue avec un chien aux pieds de Benjamin, le vieux paysan du Mercantour, chauffeur du train des pignes à coté de qui tu t’es représenté.
Je n’ose même pas te dire « Bas-toi ! »

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22:09 Publié dans Famille | Lien permanent | Commentaires (0)

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